Le premier pas pour qu'Haïti change de trajectoire : ce qui bloque vraiment l'entrepreneuriat
Insécurité, électricité, monnaie : les trois murs qui étouffent l'entrepreneuriat haïtien, et le levier de 5 milliards que personne n'utilise.

Chaque jour, des milliers d'Haïtiens tentent de faire tourner une entreprise, un commerce, une petite production, dans un pays où presque tout, l'électricité, la sécurité, la monnaie, semble conçu pour les faire échouer. Ce n'est pas un manque de volonté. Aujourd'hui, Dark Ayiti ouvre une série consacrée à une question simple : qu'est-ce qui bloque vraiment l'entrepreneuriat en Haïti, et par où faudrait-il commencer pour changer de trajectoire ?
L'insécurité comme taxe invisible
Les groupes armés contrôlent aujourd'hui environ 90 % de Port-au-Prince et de sa zone métropolitaine, et se sont étendus à trois départements supplémentaires du pays. Leur pouvoir ne repose pas seulement sur la violence directe : il repose sur le contrôle des routes commerciales. Les gangs extorquent systématiquement les camions, les bus et le trafic de marchandises qui transitent par leurs zones, ce qui leur permet de siphonner une partie des ressources économiques du pays tout en paralysant les chaînes d'approvisionnement.
Entre janvier 2022 et aujourd'hui, plus de 16 000 personnes ont été tuées et 1,5 million de personnes ont été déplacées à cause de cette violence. Pour un entrepreneur, cela signifie des routes fermées, des livraisons impossibles, des employés qui ne peuvent plus se rendre au travail, et une prime de risque cachée dans chaque transaction. Ce n'est pas une taxe officielle, mais elle fonctionne exactement comme telle.
L'électricité, ou comment chaque entreprise doit devenir sa propre centrale
Le second obstacle est presque aussi lourd : l'énergie. Le tarif moyen officiel de l'électricité pour les secteurs commercial et industriel tourne autour de 0,30 dollar américain par kilowattheure, un des coûts les plus élevés de la région. Plus de 85 % de l'électricité produite dépend des produits pétroliers importés, et les foyers comme les entreprises connectés au réseau ne bénéficient en moyenne que de 5 à 9 heures de courant par jour.
Résultat : toute entreprise sérieuse en Haïti doit investir dans son propre générateur diesel, un coût que ses concurrents dans presque tous les autres pays de la région n'ont pas à supporter. L'opérateur public EDH lui-même a besoin d'un virement de 200 millions de dollars chaque année simplement pour couvrir ses coûts d'exploitation. Et l'histoire du secteur est parsemée de scandales : l'entreprise privée Sogener, qui fournissait de l'électricité à l'EDH depuis 2005, a été sommée en 2019 de restituer plus de 233 millions de dollars à l'État haïtien. Le marché de l'énergie n'a jamais été un marché libre : c'est un système de rentes concentrées entre quelques mains.
Une monnaie qui fond et une économie sous perfusion
Le troisième obstacle est macroéconomique. Le FMI estimait la croissance du PIB haïtien à -1,2 % pour l'année fiscale 2026, avec un risque de dégradation supplémentaire lié à la baisse des transferts de fonds, des exportations et de l'aide au développement. Les importations de combustibles fossiles absorbent à elles seules près de 25 % de la capacité totale d'importation du pays, ce qui maintient une pression constante sur la gourde, qui se déprécie continuellement face au dollar depuis 1960.
Dans ce contexte, emprunter pour investir, planifier des prix sur plusieurs mois, ou simplement établir un budget prévisible devient un exercice presque impossible pour un entrepreneur haïtien.
Le paradoxe que personne ne veut affronter
Voici ce que Dark Ayiti veut mettre en lumière : pendant que le pays s'effondre sous ces trois poids, l'insécurité, l'énergie, la monnaie, une force financière colossale existe déjà, et elle ne vient pas de l'État, ni des bailleurs internationaux. Elle vient de la diaspora.
En 2025, selon la Banque de la République d'Haïti, les transferts de la diaspora ont atteint près de 5 milliards de dollars américains, en hausse de 20 % par rapport à 2024, soit environ un tiers du PIB national. Depuis 2018, ces transferts ont augmenté de 60 %, précisément pendant la période où l'économie nationale enchaînait sept années consécutives de croissance négative. Autrement dit : la diaspora est devenue, de facto, le seul pilier stable de l'économie haïtienne.
Mais cet argent, envoyé avec sacrifice par des Haïtiens à l'étranger, sert presque exclusivement à la consommation familiale immédiate et à l'achat de produits importés, plutôt qu'à l'investissement productif. Haïti importe pour environ 3,4 milliards de dollars et n'exporte que 700 millions, un déséquilibre que les transferts de la diaspora contribuent, sans le vouloir, à entretenir plutôt qu'à corriger.
Le premier pas n'est pas politique, il est structurel
Ce que cette série va explorer dans les prochains articles, à travers des profils d'entrepreneurs haïtiens qui ont réussi malgré ces obstacles, c'est une hypothèse simple : le premier pas réel pour qu'Haïti change de trajectoire ne dépendra pas d'un sauveur providentiel, économiste ou diplomate, aussi compétent soit-il. Il dépendra de la capacité du pays, et de sa diaspora, à transformer une partie de ces flux de survie en capital d'investissement structuré : des petites entreprises capables de créer de l'emploi local, plutôt qu'une dépendance perpétuelle aux virements mensuels.
La question que Dark Ayiti pose aujourd'hui, en ouverture de cette série : et si la reconstruction d'Haïti ne commençait pas à Port-au-Prince, mais dans les diasporas de Miami, Montréal, Paris et New York, à travers chaque dollar redirigé de la consommation vers la création ?
