Marc Alain Boucicault : il a bâti le plus grand hub tech d'Haïti sans investisseur formel
Économiste formé à Washington, il a choisi de rentrer et de construire Banj sans investisseur formel, porté par tout un réseau de soutiens. Portrait d'un modèle adapté aux contraintes réelles d'Haïti.

Dans notre dernier article, Dark Ayiti posait une question : et si le vrai obstacle à l'entrepreneuriat haïtien n'était pas seulement l'insécurité ou l'électricité, mais l'impossibilité d'accéder au crédit ? Un homme a construit toute sa carrière autour de cette contrainte, au lieu de se laisser arrêter par elle. Voici l'histoire de Marc Alain Boucicault.
Des études classiques à Port-au-Prince, une bourse à Washington
Né le 1er août 1987 à Port-au-Prince, Marc Alain Boucicault termine ses études classiques en 2005 avant d'intégrer le Centre Technique de Planification et d'Économie Appliquée, où il obtient une licence en économie quantitative. En 2013, il décroche la bourse Fulbright et part pour l'American University à Washington, où il complète une maîtrise en politique économique et financière. Ce passage par Washington ne se limite pas aux salles de cours : c'est là qu'il commence à fréquenter les cercles du développement international, ceux-là mêmes qui rédigent les rapports sur Haïti sans toujours comprendre le quotidien de ceux qui tentent d'y entreprendre.
L'économiste qui écrit sur la pauvreté au lieu de la combattre directement
Avant de devenir entrepreneur, Boucicault travaille comme économiste pour la Banque Mondiale et la Banque Interaméricaine de Développement, entre Port-au-Prince et Washington, sur des questions de développement international et de recherche macroéconomique. C'est précisément cette expérience qui, selon lui, déclenche le déclic : rédiger rapport après rapport sur une croissance négative depuis trente ans, tout en croisant chaque jour de jeunes entrepreneurs haïtiens pleins d'idées mais sans aucun système pour les concrétiser. Il finit par considérer que produire des analyses sur la pauvreté depuis un bureau climatisé ne suffit pas, et qu'il existe une différence fondamentale entre comprendre un problème sur le papier et le résoudre sur le terrain.
2017 : la naissance de Banj, portée par un réseau plutôt que par des investisseurs formels
En 2017, Boucicault fonde Banj, un mot créole qui signifie génie. C'est le premier espace de coworking et hub entrepreneurial d'Haïti, situé à Pétion-Ville. Ce qui distingue Banj de la plupart des initiatives similaires dans le pays : Boucicault le construit d'abord grâce à des partenariats et des commandites, sans céder de parts à des investisseurs, dans un pays où le taux d'intérêt et l'accès au crédit étranglent la quasi-totalité des porteurs de projets. Il n'a jamais eu d'investisseurs formels, mais, comme il le précise lui-même, tout un réseau de personnes qui ont cru en Banj et contribué à le construire et à le reconstruire après un pillage survenu en 2019, un soutien informel qui continue encore aujourd'hui. Il aura par ailleurs recours, plus tard, à un petit prêt pour remplacer une génératrice détruite lors de cet épisode.
Le pari fonctionne. Banj devient rapidement partenaire d'accélération pour des géants comme Google, Meta et Stellar, et attire une communauté de plus en plus large de jeunes entrepreneurs technologiques. En 2021, l'espace se réinvente une première fois avec une version renouvelée, plus technologique, fruit d'une collaboration avec d'autres jeunes structures haïtiennes, preuve que le modèle a survécu aux crises successives qui ont frappé le pays durant ces années.
Cette résilience prend tout son sens si l'on considère le contexte. Depuis 2018, Haïti enchaîne les crises : instabilité politique chronique, assassinat du président Jovenel Moïse en 2021, tremblement de terre dans le Grand Sud la même année, puis expansion continue des gangs armés sur la zone métropolitaine à partir de 2022. Dans cet environnement, la majorité des entreprises étrangères ont réduit leurs activités ou quitté le pays, et de nombreuses PME locales ont fermé faute de pouvoir fonctionner normalement. Que Banj ait continué à opérer, à accueillir des entrepreneurs et à nouer de nouveaux partenariats internationaux durant cette période, plutôt que de simplement survivre en mode dégradé, distingue son parcours de la trajectoire moyenne des entreprises haïtiennes de cette génération.
Une reconnaissance qui dépasse les frontières haïtiennes
En 2015, il représente Haïti au sommet mondial One Young World en Thaïlande, l'un des plus grands rassemblements de jeunes leaders au monde. En 2019, il figure parmi les douze personnalités de l'année du Nouvelliste, le plus ancien journal d'Haïti, pour sa contribution à l'écosystème entrepreneurial du pays. Il devient aussi Edward S. Mason Fellow à la Harvard Kennedy School, et occupe un poste de direction marketing au centre entrepreneurial de la Sloan School of Management, au MIT. Cette double reconnaissance, à la fois locale et internationale, est rare pour un entrepreneur haïtien basé à Port-au-Prince plutôt qu'à l'étranger.
Antreprann.ht : la réponse concrète à un vrai problème
En août 2025, Banj lance Antreprann.ht, la première base de données numérique d'entrepreneurs d'Haïti. La plateforme connecte six secteurs clés pour combler les lacunes en ressources, en formation et en financement, un problème que Boucicault décrit lui-même comme le principal frein au développement des entreprises haïtiennes, malgré les défis économiques et sécuritaires du pays. L'objectif affiché est de permettre à un entrepreneur de Cap-Haïtien ou des Cayes d'accéder aux mêmes outils qu'un entrepreneur de Pétion-Ville, sans avoir à déménager dans la capitale.
Le choix des six secteurs ciblés par la plateforme n'est pas anodin non plus : agriculture, artisanat, technologie, tourisme, commerce et services, soit précisément les domaines où la diaspora haïtienne investit déjà, souvent sans le savoir, à travers ses transferts de fonds informels vers des proches qui tentent de monter un petit commerce. En structurant ces secteurs sur une seule plateforme numérique, Banj cherche à transformer des initiatives isolées et fragiles en un écosystème visible, où un investisseur de la diaspora basé à Miami ou à Montréal pourrait, en théorie, identifier et soutenir un projet précis plutôt que d'envoyer de l'argent sans savoir exactement à quoi il servira.
Ce projet n'est pas une coïncidence. Il répond directement au constat que Dark Ayiti a exposé dans son précédent article : l'argent de la diaspora existe, mais il n'a nulle part où se transformer en investissement productif faute d'infrastructure. Antreprann.ht tente de créer exactement ce pont manquant, en digitalisant l'accès à des ressources qui, jusque-là, restaient concentrées dans un seul quartier d'une seule ville.
Le paradoxe que même son propre succès révèle
Il faut néanmoins nuancer ce parcours. Banj reste implanté à Pétion-Ville, l'une des zones les plus stables et les plus aisées de la région métropolitaine, largement épargnée par le contrôle des gangs qui étouffe le reste de Port-au-Prince. Le modèle a fonctionné en partie parce qu'il a pu s'ancrer dans un îlot de stabilité relative. La question reste ouverte de savoir si un hub entrepreneurial de ce type pourrait voir le jour dans une zone comme Croix-des-Bouquets ou Martissant, là où les obstacles décrits dans notre précédent article, l'insécurité, l'absence d'électricité fiable, sont les plus violents.
Ce que son parcours révèle
Ce qui frappe dans le parcours de Boucicault, ce n'est pas seulement sa réussite, c'est le choix qu'il a fait très tôt. Formé à Washington, employé par les plus grandes institutions financières internationales, il aurait pu construire une carrière confortable à l'étranger, comme tant d'autres jeunes Haïtiens qualifiés. Il a choisi de rentrer, et de rester, en misant sur un modèle économique adapté aux contraintes réelles du pays plutôt que sur un modèle importé qui suppose un accès au crédit qui n'existe pas.
Huit ans après la création de Banj, l'espace continue de fonctionner à Pétion-Ville et reste, selon plusieurs sources indépendantes, le plus grand hub entrepreneurial du pays. Son parcours prouve qu'il est possible de construire une institution durable en Haïti sans attendre qu'un système bancaire fonctionnel ou qu'une aide internationale bien coordonnée règle d'abord les problèmes structurels du pays.
La question que pose Dark Ayiti
Marc Alain Boucicault n'a pas attendu qu'un gouvernement stable ou qu'une aide internationale règle les problèmes structurels d'Haïti pour agir. Il a construit une institution durable à partir des ressources disponibles, aussi limitées soient-elles, et il tente aujourd'hui, avec Antreprann.ht, d'étendre ce modèle au-delà des frontières de Pétion-Ville. La question que cela pose pour le reste du pays : combien de Marc Alain Boucicault existent déjà en Haïti et dans sa diaspora, prêts à construire, mais sans le réseau, la visibilité ou le premier appui nécessaire pour commencer, et surtout, combien d'entre eux vivent dans des zones où même la stabilité relative de Pétion-Ville reste un luxe inaccessible ?
Ce que le parcours de Marc Alain Boucicault démontre surtout, c'est que la reconstruction économique d'Haïti ne dépend pas uniquement de grandes réformes institutionnelles ou d'un hypothétique retour à la stabilité politique. Elle dépend aussi, et peut-être d'abord, de la capacité de quelques individus déterminés à créer des structures locales capables d'absorber et de canaliser des ressources qui, autrement, resteraient dispersées entre des milliers de transferts familiaux isolés. Dans une série d'articles à venir, Dark Ayiti continuera d'explorer ces trajectoires individuelles qui, additionnées, pourraient représenter un chemin de sortie plus réaliste que n'importe quelle promesse électorale.
Reste une dernière observation, presque ironique : contrairement aux figures politiques dont Dark Ayiti a dressé le portrait ces derniers jours, Marc Alain Boucicault n'a jamais eu besoin de cultiver une ambiguïté stratégique sur ses intentions. Il n'a jamais laissé planer le doute sur ce qu'il voulait faire, ni attendu le bon moment pour l'annoncer. Il l'a simplement fait, huit ans avant que son nom n'apparaisse dans un article sur la reconstruction du pays, sans attendre une élection, un mandat ou une autorisation politique quelconque pour commencer à construire quelque chose qui dure.

