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Le massacre du Persil : 1937, l'année où un accent pouvait vous tuer

Une syllabe mal roulée. Un « r » trop français. En octobre 1937, la capacité à prononcer correctement un mot espagnol a décidé, en quelques secondes, qui vivrait et qui mourrait à la frontière haïtiano-dominicaine.

Dark Ayiti16 février 20269 min pou li
Le massacre du Persil : 1937, l'année où un accent pouvait vous tuer

Il existe des génocides que le monde entier connaît. Et il existe des massacres que l'histoire a préféré enterrer sous une frontière tranquille, entre deux pays qui partagent la même île depuis des siècles. Le massacre du Persil — appelé Kouto-a, « le couteau », par les Haïtiens, et El Corte, « la coupe », par les Dominicains — appartient à cette seconde catégorie.

Un ordre, une nuit, une rivière

Le 2 octobre 1937, à Dajabón, ville dominicaine frontalière avec Haïti, le président Rafael Leónidas Trujillo prononce un discours devant une assemblée locale. Il y évoque, dans une rhétorique nationaliste teintée de paternalisme, un « problème » persistant : la présence de dizaines de milliers de travailleurs haïtiens installés depuis des générations dans les zones frontalières et les plantations de canne à sucre dominicaines.

« Je vais corriger cela », déclare-t-il ce jour-là. Le lendemain, le massacre commence.

Pendant près d'une semaine, entre le 2 et le 8 octobre 1937, l'armée dominicaine, appuyée par des civils armés, mène une campagne d'extermination systématique le long de la rivière Dajabón, qui marque la frontière naturelle entre les deux pays. Les estimations varient fortement selon les sources — certains historiens parlent de plusieurs milliers de victimes, d'autres avancent un chiffre pouvant atteindre vingt à vingt-cinq mille morts. Toutes s'accordent sur un point : ce fut l'un des massacres ethniques les plus rapides et les plus systématiques du XXe siècle dans l'hémisphère occidental.

Le mot qui décidait de la vie ou de la mort

La méthode retenue par les soldats dominicains pour identifier leurs cibles reste, encore aujourd'hui, l'un des détails les plus glaçants de cette tragédie. Plutôt que de vérifier des papiers d'identité — que peu de travailleurs frontaliers possédaient de toute façon — les militaires arrêtaient les passants soupçonnés d'être haïtiens et leur demandaient de prononcer un seul mot en espagnol : perejil, persil.

Pour un francophone ou un créolophone, rouler correctement le « r » espagnol de perejil est un exercice qui trahit immédiatement l'origine linguistique du locuteur. Ceux qui échouaient étaient exécutés sur-le-champ, le plus souvent à la machette pour maquiller les meurtres en violences civiles spontanées plutôt qu'en opération d'État. Des sources américaines de l'époque ont pourtant confirmé que des balles de fusils Krag-Jørgensen — une arme dont seuls les soldats dominicains disposaient — avaient été retrouvées en grand nombre dans les corps des victimes.

« Depuis quelques mois, j'ai voyagé et traversé la frontière dans tous les sens du mot [...] j'ai répondu : je vais corriger cela. »

Rafael Trujillo, discours à Dajabón, 2 octobre 1937

Une frontière fermée, un peuple pris au piège

Le 5 octobre, trois jours seulement après le début du massacre, les autorités dominicaines ferment officiellement la frontière. Ceux qui tentaient encore de fuir vers Haïti en traversant la rivière se retrouvaient piégés entre les soldats qui les pourchassaient et une frontière désormais infranchissable.

Ce massacre n'était pas un accès de violence isolé. Il s'inscrivait dans une politique d'État délibérée, que les historiens qualifient aujourd'hui d'« anti-haïtianisme » institutionnalisé — une volonté de Trujillo d'homogénéiser racialement et culturellement la population dominicaine des zones frontalières.

Une mémoire encore vivante, une réparation encore refusée

Près d'un siècle plus tard, les derniers survivants du massacre du Persil vivent encore, pour certains, dans les régions frontalières d'Haïti. Des associations de défense des droits humains réclament depuis des décennies une reconnaissance officielle et des réparations de la part de l'État dominicain. Ces demandes, à ce jour, restent largement sans réponse.

On enseigne aux enfants du monde entier les génocides du XXe siècle qui ont fait la une des livres d'histoire occidentaux. Le massacre du Persil, lui, reste largement absent des mêmes manuels — comme si une frontière tranquille entre deux pays des Caraïbes suffisait à faire oublier qu'un mot mal prononcé y a coûté, en une seule semaine, des milliers de vies humaines.