58 ans de silence : pourquoi l'Amérique a refusé de reconnaître Haïti
Les États-Unis, nés d'une révolution contre un empire, ont mis 58 ans à reconnaître la seule autre révolution des Amériques à avoir réussi — celle d'un peuple d'esclaves.

Le 1er janvier 1804, Haïti proclame son indépendance. À quelques centaines de kilomètres de là, les États-Unis viennent eux-mêmes de fêter, moins de trente ans plus tôt, leur propre émancipation d'un empire colonial. On pourrait s'attendre à une solidarité naturelle entre deux jeunes républiques nées de la révolte. C'est l'inverse qui se produit.
La terreur du précédent
Le Sud esclavagiste américain regarde la révolution haïtienne avec une terreur absolue. Un pays entier où d'anciens esclaves ont pris les armes, vaincu l'armée napoléonienne et fondé leur propre État constitue, aux yeux des planteurs de Virginie et de Caroline, l'exemple le plus dangereux qui soit.
Le 28 février 1806, le Congrès américain vote un embargo commercial contre Haïti. Des planteurs américains avaient même contribué, en amont, à financer l'expédition française de Leclerc censée mater ce qu'ils qualifiaient de « révolte d'esclaves ».
Pendant près de six décennies, aucun président américain ne reconnaît officiellement l'existence diplomatique d'Haïti. Reconnaître Haïti, c'était accepter l'idée qu'un gouvernement dirigé par d'anciens esclaves puisse être un interlocuteur légitime — un précédent que le Sud esclavagiste ne pouvait tolérer.
1862 : une reconnaissance qui arrive en pleine guerre civile
Il faudra attendre le 5 juin 1862 — en pleine guerre de Sécession, alors que les États confédérés esclavagistes viennent de faire sécession et ne siègent plus au Congrès — pour que le président Abraham Lincoln reconnaisse enfin l'indépendance d'Haïti. Cette reconnaissance intervient un an avant la Proclamation d'émancipation et deux ans avant l'abolition officielle de l'esclavage aux États-Unis en 1865.
La France, elle-même puissance coloniale vaincue, avait reconnu l'indépendance haïtienne dès 1825. Les États-Unis, qui se présentaient comme le phare mondial de la liberté, ont mis douze ans de plus que leur ancien colonisateur à simplement admettre qu'Haïti existait.
Ce silence diplomatique de 58 ans n'était pas une négligence administrative. C'était un choix politique délibéré, dicté par la peur qu'inspirait, à une nation encore esclavagiste, l'existence même d'une république noire libre à sa porte.
Nan menm liy lan
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