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Jean Dominique : la voix qu'on a fait taire

Il est 6h05 du matin. La voix de Jean Dominique s'apprête à ouvrir le journal créole comme chaque jour depuis des décennies. Elle ne le fera jamais. Vingt-cinq ans plus tard, personne n'a jamais été condamné pour son assassinat.

Dark Ayiti23 février 20268 min pou li
Jean Dominique : la voix qu'on a fait taire

Le 3 avril 2000, à Port-au-Prince, un homme de 69 ans arrive comme chaque matin dans la cour de la station de radio qu'il dirige. Il s'appelle Jean Léopold Dominique. Il est journaliste, agronome de formation, et pendant près d'un demi-siècle, il a été l'une des voix les plus écoutées — et les plus dérangeantes — d'Haïti.

Quatre balles tirées à bout portant le fauchent avant même qu'il n'atteigne son bureau. Le gardien de la station, Jean-Claude Louissaint, est abattu quelques instants plus tard près de l'entrée. Le journal créole du matin, celui que des centaines de milliers de Haïtiens attendaient chaque jour, ne sera jamais diffusé.

L'homme qui a fait parler le créole à la radio

Formé comme agronome à Montpellier, en France, Dominique choisit très tôt de consacrer sa vie non pas aux champs, mais à l'information. Il prend la direction de Radio Haïti-Inter et fait un choix radical pour l'époque : diffuser l'essentiel de ses programmes en créole haïtien, la langue que parle la quasi-totalité de la population, plutôt qu'en français, langue des élites et de l'administration.

Ce choix démocratise littéralement l'accès à la vérité pour des millions de Haïtiens jusque-là tenus à distance des débats nationaux. Radio Haïti-Inter devient rapidement une plateforme d'investigation, dénonçant la corruption, les accaparements de terres, les abus des puissants — quel que soit le régime au pouvoir.

Ce courage a un prix. Sous les dictatures de François puis Jean-Claude Duvalier, la station est contrainte à la fermeture, rouverte seulement après la chute du régime en 1986. Fermée à nouveau après le coup d'État militaire de 1991, elle ne rouvre qu'en 1994, au retour d'Aristide au pouvoir.

Un matin d'avril, quatre balles

En l'an 2000, Jean Dominique n'a rien perdu de sa capacité à déranger. Il critique ouvertement certaines méthodes de gouvernance du camp Aristide qu'il avait pourtant longtemps soutenu, dénonce des trafics et des accaparements fonciers impliquant des figures puissantes du pays.

Le président René Préval décrète trois jours de deuil national. Le Palais National se drape de noir, le drapeau est mis en berne. Dans tout le pays, des milliers de Haïtiens descendent spontanément dans les rues pour pleurer celui que beaucoup considéraient comme la conscience critique de la nation.

« Ce crime politique, exécuté au petit matin, n'a jamais fait l'objet d'un procès équitable ni abouti à des condamnations judiciaires définitives. »

constat partagé, vingt-cinq ans après les faits, par les organisations de défense de la liberté de la presse qui suivent le dossier

Vingt-cinq ans d'enquête, zéro condamnation

L'enquête, confiée successivement à plusieurs juges d'instruction, se heurte dès les premiers mois à des obstacles répétés : témoins qui meurent dans des circonstances suspectes, corps de victimes qui disparaissent des morgues, suspects arrêtés puis jamais réellement interrogés. En novembre 2001, un suspect clé meurt après son arrestation — lynché par une foule, selon le juge d'instruction pourtant présent sur les lieux.

Un sénateur influent de l'époque est mis en cause à plusieurs reprises sans jamais être formellement jugé. En 2014, quatorze ans après les faits, un suspect est arrêté en Argentine — un rebondissement qui, comme tant d'autres dans ce dossier, ne débouche sur aucune condamnation définitive.

Une plaie qui reste ouverte

Après sa mort, son épouse Michèle Montas reprend la direction de Radio Haïti-Inter et continue, seule, à réclamer justice à l'antenne. Menacée à son tour, elle finit par cesser d'émettre en 2003.

Vingt-cinq ans plus tard, aucun commanditaire de ce meurtre n'a jamais été condamné. L'affaire Jean Dominique est devenue le symbole d'un système où ceux qui possèdent le pouvoir de faire taire une voix gênante savent, avec une quasi-certitude, qu'ils n'auront jamais de comptes à rendre.