« Kot Kòb Petwo Karibe a ? » : le tweet qui a fait tomber le voile
Une simple question posée sur Twitter par un cinéaste haïtien a suffi à déclencher l'un des plus grands mouvements citoyens de l'histoire récente d'Haïti — et à mettre à nu près de deux milliards de dollars disparus.

En 2006, dans un geste de solidarité régionale, le Venezuela d'Hugo Chávez met en place le programme PetroCaribe : plusieurs pays d'Amérique latine et des Caraïbes, dont Haïti, peuvent désormais acheter du pétrole vénézuélien à des conditions de paiement extrêmement avantageuses. Le principe est simple sur le papier : Haïti revend une partie de ce pétrole à prix plus élevé sur son marché intérieur, et les bénéfices générés doivent financer des projets sociaux et des infrastructures de développement.
Entre 2008 et 2018, Haïti bénéficie ainsi de plus de 3,8 milliards de dollars à travers ce programme. Mais très vite, des rumeurs de mauvaise gestion et de corruption circulent. Deux enquêtes sénatoriales, en 2016 et 2017, pointent déjà des irrégularités — sans grande suite concrète.
Un selfie, les yeux bandés
Puis, à l'été 2018, un simple tweet change la donne. Le cinéaste haïtien Gilbert Mirambeau Jr. publie une photo de lui-même, les yeux bandés, une pancarte à la main sur laquelle est écrit : « Kot Kòb Petwo Karibe a ??? » — « Où est passé l'argent de PetroCaribe ? ». Le message devient viral en quelques heures. Le hashtag #PetroCaribeChallenge explose sur les réseaux sociaux haïtiens, entraînant des dizaines de milliers de partages et une vague de manifestations dans tout le pays.
Sous la pression de cette mobilisation populaire inédite, la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSCCA) — plus haute juridiction administrative du pays — accepte de lancer un audit spécifique sur la gestion des fonds PetroCaribe, conformément à une résolution votée par le Sénat en février 2018.
Le rapport qui confirme le pire
Le 31 janvier 2019, le premier rapport de cette institution est rendu public. Le constat est vertigineux : une gestion catastrophique, des contrats sans appel d'offres, des projets fantômes, et près de deux milliards de dollars de fonds publics potentiellement détournés ou mal utilisés sur une décennie. Ce chiffre, à lui seul, provoque un nouveau soulèvement massif dans les rues du pays.
Ce que Gilbert Mirambeau ignorait sans doute, en publiant sa photo un jour d'été 2018, c'est qu'il venait de poser la question qui allait hanter la classe politique haïtienne pendant les années suivantes — une question à laquelle, sept ans plus tard, le pays attend toujours une réponse judiciaire complète.
Nan menm liy lan
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